Régate 18 heures d’Arcachon : Mention honorable pour la Marine Nationale

S’il est bien une régate à laquelle il faut participer, à Arcachon,  ce sont les fameuses  18 heures, la grande régate du bassin.   Consciente de l’importance symbolique et sportive de l’épreuve, la section voile de Marine Bordeaux avait décidé de présenter deux voiliers Surprise ( Linda et Flora) pour cette 46ème édition qui se déroulait les 6 et 7 juillet dernier. Chaque bateau était armé par quatre marins de  réserve ou d’active. Le contre- amiral Dominique Costargent,  commandant la Marine Nationale en Nouvelle Aquitaine prenait la barre de Linda.

Dès l’entame,  samedi 6 juillet à 15h00 devant le public amassé sur la jetée Thiers, les 92 voiliers s’élançaient dans des conditions idéales sous un soleil radieux avec un vent d’ouest de force 2/ 3.  Dans les premiers temps, Les « 5,70 » côtoyaient  des bateaux de 47 pieds, bord à bord. Dans chaque embarcation, les marins se posaient la question des meilleures options pour virer les quatre bouées disposées sur le bassin. Dés les premiers tours, la cohorte dense du départ s’étirait progressivement, les bateaux les plus imposants laissant derrière eux le gros de la flotte.  Les spis multicolores étaient hissés au portant. A chaque bouée virée, les génois claquaient et les skippers jouaient des priorités sur leurs concurrents directs.  La course était désormais lancée sur la durée…

Côté Marine Nationale, Linda et Flora, les deux « Surprises » en course faisaient quasiment route conjointe, un binôme qui ne sera défait qu’au contact des forts courants marins à l’entrée du Bassin.  En fin de journée, l’ensemble de la flotte se trouvait déroutée. Le vent tombait, alors même que le coefficient de marée élevé faisait reculer les voiliers aux équipages dépités. Certains mouillaient leur ancre pour éviter de filer à vau-l’eau. Et ce n’est qu’en soirée que la compétition fut relancée avec le retour d’un vent  bien établi. Les équipages se restauraient. Le soleil orangé se couchait permettant l’avènement d’une navigation de nuit…

Le plan d’eau,  désormais totalement sombre et délimité par les lumières des villages côtiers, devenait un piège pour toute faute d’inattention.  Au Cap Ferret on tirait un feu d’artifice.  La veille optique prenait alors toute son importance : éviter d’aller mourir à l’ouest dans les parcs à huîtres, éviter de toucher les bancs de sables du Moulleau, éviter un voilier au gisement constant.  Malheur au marin myope ou daltonien. Dans le silence nocturne, les équipages cherchaient du regard les bouées des 300 mètres, les feux vert et rouge des autres bateaux croisés, la silhouette noire d’une cardinale, les GPS et les lampes frontales comme seul éclairage. Les arcachonais dormaient maintenant du sommeil des justes, sur les bateaux on revêtait vestes et bonnets. Avec l’humidité la nuit  fraichissait sur l’eau. On alternait les quarts. Les marins les plus poètes fixaient un temps la Grande Ourse, Cassiopée et Les Trois Mages, les autres s’endormaient dans les roofs.  Les virements de bord se succédaient,  entre deux bâillements on comptait les tours.

Au petit matin, les hommes aux yeux cernés  ressentaient déjà l’impression d’avoir vécu des heures uniques. Sur l’eau le nombre des voiliers avait diminué et  la VHF crachouillait l’échouage de trois bateaux dans la nuit. Les mouettes se réveillaient, les voileux fatigués croisaient maintenant les bateaux de pêcheurs professionnels qui filaient vers l’océan chercher leur gagne-pain.  Grâce à un petit zodiac qui venait à couple des navigants, la  direction de course offrait les croissants. Avec le jour naissant, la régate reprenait droit de citer.  On relançait les winches et la compétition en voyant les adversaires directs, les spis abandonnés de nuit étaient une nouvelle fois hissés… et les marins bataillaient les derniers bords,  histoire de gagner un quart de mille. A 9h00 du matin, dimanche 7 juillet, le comité de course sonnait la fin de la régate, on envisageait un classement… Les équipages fourbus regagnaient les pontons  pour un grand repas et la remise des prix.

La halle qui avait précédemment accueillie la messe des marins du Port d’Arcachon allait changer de fonction. A peine croix, calices et ciboires rangés, que les concurrents de la régate investissaient le lieu au pas de charge. Le temps d’une demie heure, une trentaine de volontaires dont les huit marins d’Etat alignaient les bancs, dressaient les tables en bois, tiraient les nappes comme on borde les voiles… La coordination se faisait synchronisation et  s’apparentait presque à un ballet millimétré.  Les cuisiniers s’affairaient autour d’une immense paella, quant d’autres lançaient la pression de la pompe à bière.

A 13h00, les trois cents convives assis dégustaient le repas salvateur. Autour des tables,  on discutait  de la navigation de la nuit, des caprices du vent, des tactiques échouées, de la marée qui en avait piégé plus d’un, de ce «  qu’on aurait du faire et pas faire ! » … Certains tentaient de maintenir ouvertes des paupières devenues lourdes. Les 24 heures de veille commençaient à peser sérieusement. D’autres combattaient tant bien que mal la gîte d’un  « mal de terre »  plus que désagréable… Après la houle pendant dix huit heures de navigation, il  fallait aux cerveaux embrumés redevenir terrien de retrouver les sens de l’équilibre géodésique.

Entouré des autorités locales, et du contre-amiral Costargent,  Eric Limouzin,  le président du CVA, en monsieur loyal,  dirigeait la remise des Prix. Arnaud Boissières et son équipage se voyaient gratifier. Les équipages de «  Smurfit Kappa » « Rubis », « Poulicot », « Cutty Too » et autre « Fleau » regagnaient  leurs tablées avec des coupes rutilantes ou leurs poids en bouteille de vin de Bordeaux sous les « Viva ». Linda  et Flora terminaient 15ème en distance compensée, 23 et 24 en distance réelle parcourue, c’était honorable.

Et puis il eut ce moment, quand le contre-amiral Dominique Costargent décerna le Prix de la Marine Nationale «Esprit d’Equipage»  aux cinq membres de la SNSM qui armaient le voilier « Orphée ». L’équipage nanti du célèbre tee-shirt orange,  un zeste surpris, un peu penaud,  traversait humblement la grande halle du Port d’Arcachon vers l’estrade… Une personne se levait, puis deux, puis dix, puis cinquante, la foule entière était maintenant dressée, unanime elle frappait dans ses mains. L’équipage sur l’estrade recevait son trophée. Dans cet instant de grâce, les frissons gagnaient les cœurs et parcouraient la peau des dos. Il eut des mots sur l’importance du sauvetage en mer. Puis  il eut un silence digne.  Les trois cent concurrents des 18 heures d’Arcachon  se souvenaient aussi du lourd tribut payé récemment par les hommes et les femmes de la SNSM… Une salve d’applaudissements immense clôturait la fête et la 46ème édition de la grande régate du Bassin d’Arcachon.

LP